Tabesbaste, un modèle de gouvernance locale à l’épreuve du temps et de la modernité

Tabesbaste, un modèle de gouvernance locale à l’épreuve du temps et de la modernité

Le territoire présaharien constitué par les oasis est un exemple vivant de l’adaptabilité, la résilience et la gestion durable des ressources en eau. Ce savoir, qui s’est développé durant plusieurs siècles, a su composer avec l’aridité du milieu, l’irrégularité des pluies et les crues dévastatrices. Il a abouti à la mise en place d’une réglementation qui a fait ses preuves durant des siècles et a su maintenir l’équilibre entre l’Homme et son environnement. Le village de Tabesbaste, situé à une quinzaine de km de la ville de Tinghir, dans la région Draa Tafilalet, propose un mode de gestion de l’eau qui se réfère dans tous ses aspects à ce mode de gouvernance ancestral.

En effet, l’organisation de cette communauté se fait en référence à l’assemblée traditionnelle appelée localement la « Jmaâ ». Le village de Tabesbaste a procédé en 1985 à la création pour la première fois d’une association des ayants droits pour institutionnaliser ce mode de gestion ancestral, à l’instar des autres territoires du Maroc à l’époque. Bien que, selon l’article 83 de la loi 113-14 relative aux communes, le service de l’au incombe à la collectivité locale, dans le milieu rural, ce sont le plus souvent les associations des ayants droits qui se chargent de la distribution de l’eau auprès des habitants du ou des villages de la commune, dans le cadre de la gestion déléguée.

Aujourd’hui, l’association Tabesbaste pour le Développement et la Solidarité est l’instance de référence dans la prise de décision et la gestion des espaces collectifs du village (source d’eau, irrigation, parcours, terrains agricoles, etc…). Cette instance est représentative de toutes les composantes de la communauté et est de ce fait reconnue localement par toute la population ; La prise de décision au sein de l’association se réfère au droit coutumier « Alorf », qui définie la conduite de la vie sociale, économique et politique, à l’intérieur du territoire et à l’extérieur dans le rapport avec les communautés voisines. Ainsi, tout ce qui est relatif à l’eau est décidé par l’association, de la mobilisation des eaux jusqu’à la distribution équitable entre tous les membres, ainsi que le règlement des conflits.

Pendant plusieurs années, un conflit au sein de l’association persistait à cause du déséquilibre dans la représentativité des 4 fractions de la tribu. Cette situation bloquait toutes les décisions et a impacté négativement sur la gestion de l’eau du village, jusqu’en 2007, où le bureau fut destitué. « Pour choisir les 12 nouveaux membres du bureau de l’association, chacune des 4 fractions de la tribu a proposé trois personnes parmi ses membres qui vont la représenter au sein du bureau, par un processus démocratique et participatif respectant les coutumes ancestrales. Aujourd’hui toutes les décisions mettent en priorité l’intérêt général de la communauté, et bannissent le favoritisme et l’individualisme sous toutes ses formes. Les projets qui sont proposés par l’association sont discutés et décidés collectivement par l’assemblée », explique Ali Bounsir, Président de l’Association Tabesbaste pour le Développement et la Solidarité.

La gestion de l’eau se fait suivant le même procédé, en respectant le droit coutumier, instauré depuis près de 5 siècles dans cette communauté avec des règles strictes dans la distribution de l’eau. Cette répartition est appelée « droit d’eau » et est déterminée au prorata des efforts fournis par chaque famille dans le creusement de la khettara, l’ouvrage hydrique qui a acheminé l’eau à l’oasis.

La khettara est un système de dragage de l’eau lointaine par voie souterraine pour éviter la déperdition de l’eau dans le milieu désertique, composé d’un canal souterrain par où l’eau est acheminée, sur une profondeur pouvant aller jusqu’à 10 mètres et plusieurs kilomètres de longueur. Le droit d’eau s’hérite d’une génération à une autre, et la durée du tour d’eau et le volume d’eau accordé à chaque ayant droits sont calculés en temps, ce qui permet d’éviter les conflits.

Pour Tabesbaste, il a été établi que l’irrigation se fasse sur une durée de 15 jours qui couvre la totalité de la superficie agricole de l’oasis. Chaque famille connaît l’heure et la durée de son tour d’irrigation et le respecte à la seconde près. Ce mode de gestion ne laisse aucune place à l’erreur, et ce depuis des siècles. S’il y a  conflit autour de l’eau, les concernés se tournent vers le « tribunal » de la tribu, qui est constitué de personnes choisies et représentant chaque fraction de la tribu. Ces personnes sont appelée « Moaayinine » (traduit les désignés)/ Le conflit est ainsi géré localement, et surtout rapidement. Les villageois ont rarement recours au tribunal avec ce système de gouvernance.

En revanche, pour la distribution de l’eau potable, l’association a convenu d’accorder un volume équitable pour toutes les familles, 294 au total, déterminé à 3 mètres cubes par mois.

Lorsque l’Office National de l’Eau Potable avait proposé, il  y  a quelques années, de prendre en charge la gestion de l’eau dans le village de Tabesbaste, en utilisant l’eau de khettara du village, l’assemblée du village, représentée par l’association, a refusé. C’est dire à quel point l’eau est précieuse dans les milieux oasiens. C’était une question d’intérêt général décidé par l’ensemble de la tribu via ses représentants.

Dans cette même perspective d’intérêt général, l’association cherchait depuis plusieurs années une solution au problème de pollution de l’oasis causé par le lavage des vêtements dans le lavoir traditionnel se trouvant sur la seguia du village.

Il y a encore des décennies, le lavoir ne constituait pas de problème, vu que les femmes utilisaient des produits naturels pour le lavage : plantes savonneuses, argile et cendres. Mais depuis l’introduction de la lessive chimique et l’eau de javel, l’eau qui arrivait en aval de l’oasis, et qui fini dans les champs, est devenue impropre.

Des odeurs nauséabondes émanaient de l’aval de la seguia. Ce problème a persisté jusqu’à l’arrivée du projet des laveries collectives. Pour faire face à cette problématique, l’association française l’Eau Du Désert, qui œuvre depuis 10 ans pour la sauvegarde des khettaras au Sud-est Marocain, et en collaboration avec les associations locales de 5 oasis, et d’autres partenaires (PNUD, INDH, ORMVA, Programme des Oasis du Tafilalet, les communes territoriales…) a proposé à la population d’installer des laveries collectives modernes. L’initiative a été approuvée et depuis 2016 donc, la laverie collective de Tabesbaste a remplacé l’ancien lavoir.

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Toutes les femmes du village ramènent leurs lavages à la laverie, moyennant un prix de 10 DH pour 10 Kg, de qui correspond à un seul lavage. En plus des vêtements, la laverie propose également le lavage des couvertures. Avec l’abandon des lavages sur les seguias, les femmes sont soulagées de ce travail pénible et ont désormais l’opportunité, le lieu et le temps pour développer d’autres activités. La mise en place de la laverie a permis la création d’emploi permanent pour deux femmes, sans oublier les revenus financiers dont les bénéfices sont réinvestis dans un fonds « verts ». Ce fonds sert à financer la mise en place de projets pour les femmes du village.

« En seulement une année, nous avons remarqué une dépollution progressive des eaux d’irrigation et des sols de l’oasis, mais aussi la diminution de la moitié du volume d’eau potable consommé dans le village. Qui était utilisé dans les lavages de vêtements à la maison.

Après la réussite du projet de la laverie, nous réfléchissons à des solutions pour améliorer l’assainissement liquide de notre village », conclue Ali Bounsir. Le village de Tabesbaste propose ainsi une approche adaptative de gouvernance locale de l’eau qui s’articule autour de l’humain et la protection des ressources. Même à petite échelle, ce modèle de gouvernance démontre que la gestion de l’eau, lorsqu’elle est concertée et approuvée par la majorité, elle s’avère plus efficace et pérenne.

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