L'élection de Donald Trump : Possible conséquences pour le Maroc

Les déclarations anti-islamiques de Trump durant sa campagne, ainsi que celles de l’un de ces collaborateurs les plus proches concernant la lutte qu’entend mener l’administration de celui-ci contre l’Islam politique ont sans nul doute contribué à son élection en tant que président des Etats Unis. Conjuguées avec sa décision de bloquer l’entrée sur le territoire américain des ressortissants de sept pays musulmans, lesdites déclarations ont provoqué des vagues successives de peur et de désapprobation au Maroc et dans la région MENA. Celles-ci ont été notamment le fait des partis de l’Islam politique. Ainsi, Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement marocain et Secrétaire général du Parti de la Justice et du Développement (PJD, islamiste modéré), a fait savoir que Trump lui faisait peur(1) et qu’il lui préférait Hillary Clinton.

Il nous semble judicieux de rappeler au début de ce papier que la politique étrangère du président Donald Trump n’est pas encore vraiment sur les rails. Du fait notamment  de son entrée en fonction  récente et des contradictions qui agitent l’équipe mise sur pied par le président : notamment entre quatre pôles exécutifs qui la mettent en place ou l’influencent d’une façon décisive : Le Secrétaire d’Etat, le Vice-président, le Conseiller du président pour la Sécurité nationale  et le Secrétaire à la Défense. Ces quatre personnes-clé ont des vues très différentes et parfois opposées quant à la politique extérieure à suivre sur des sujets aussi importants que la Russie, l’Otan, l’UE ou l’Iran et l’Islam. De plus, Trump ne dispose pas d’un soutien inconditionnel de la part des Républicains et donc du Congres.

Il est par conséquent encore relativement difficile de prévoir d’une manière précise ses effets à moyen terme.

lImpact probable sur le Maroc

Cela dit, quelles seraient les conséquences de l’élection de Trump pour le Maroc politique si la tendance radicale et isolationniste du nouveau  président se confirme sur le terrain ?

  • L’une des premières conséquences pourrait être le recul de l’influence de l’islamisme modéré au sein du pouvoir marocain. Si Trump revient sur le soutien de l’administration Obama –tout relatif d’ailleurs- aux réformes politiques et institutionnelles introduites au Maroc suite aux manifestations de 2011, le PJD en tant que premier bénéficiaire de l’ouverture  du régime marocain peut subir, le premier, les conséquences de ce revirement. De fait, l’un des  principaux résultats politiques du Printemps marocain est le renforcement de la composante représentative au sein des élites dirigeantes. Et comme le PJD est la première force élue du pays, son influence –toute récente et encore mal installée- ne peut qu’être malmenée par la politique ouvertement pro-autoritaire de la nouvelle administration (à titre d’exemple, le soutien réitéré de Trump au régime du Maréchal Sissi). Sur le plan pratique, cela peut se traduire soit par la prolongation de la crise provoquée -entre le palais et le PJD- par la  formation du gouvernement ; soit par la mise en place d’un gouvernement majoritairement composé de partis proches du Makhzen.

 

D’ailleurs, le fait que Washington soit le plus puissant parmi les Etats qui soutiennent la politique marocaine concernant l’affaire du Sahara jouera aussi contre le parti islamiste. Pourquoi ? Une forte présence de celui-ci au sein du pouvoir peut amener l’administration Trump à considérer que le Maroc ne fait plus partie de ses amis les plus proches. Et à lui préférer, peut-être, l’Algérie, plus autoritaire et plus anti-islamiste. Celle-ci est engagée depuis un quart de siècle dans une lutte violente contre le salafisme radical. Un gouvernement dirigé par les islamistes peut d’autant plus être reproché au Maroc par l’Administration Trump que Rabat est l’un des alliés-hors Otan les plus proches des Etats-Unis.

 

Il faut rappeler ici qu’une déclaration de Benkirane, plutôt tempérée, contre l’intervention militaire russe en Syrie a provoqué, il y a quelques semaines, une crise publique au sein du gouvernement marocain. Salaheddine Mezouar, le ministre des Affaires étrangères qui relève directement du palais, a publié un rappel à l’ordre visant le chef du gouvernement et critiquant sa position à propos de MoscouLa réaction(2) du palais contre le chef du gouvernement nommé fut justifiée par la crainte de voir la Russie changer de position vis-à-vis de la question du Sahara.

Le Maroc figure parmi les premiers soutiens des Etats-Unis dans la « guerre contre la terreur » dans la région MENA mais aussi en Afrique(3) La montée en puissance du Maroc en Afrique et son adhésion à l’Union africaine ne peut qu’être positivement accueillie à Washington. Car le Maroc entretient une coopération de haut niveau et depuis des décennies sur le plan sécuritaire avec les services américains spécialisés et le Département d’Etat(4)  En raison de tout cela, le PJD peut être perçu comme un empêcheur de tourner en rond dans le registre des relations Maroco-américaines ; surtout que son leadership ne peut que continuer à manifester sa désapprobation du discours, et actes à venir, de l’administration Trump contre l’islamisme et/ou le monde musulman. Il faudrait rappeler ici que le ministre PJD des Affaires étrangères Saad Eddine Othmani n’avait pas approuvé le projet d’intervention française militaire au Mali en 2012 alors qu’elle était soutenue par les Etats-Unis, l’ONU et l’Union européenne(5). 

Dans le cas où Washington renonce réellement -comme le laisse entendre les déclarations et certaines décisions de Trump- aux Droits humains comme l’un des leviers de la diplomatie américaine, d’une part et au principe implicite de la solidarité des démocraties d’autre part, on peut prévoir au Maroc une régression sur le plan du respect des droits civils et politiques et de la liberté de la presse. Le fait que l’administration Trump légalise l’usage de la torture est un signal fort sur le plan international : les régimes autoritaires et répressifs ne peuvent qu’en se féliciter. Car un Etat qui pratique légalement la violation des droits humains les plus basiques (comme l’intégrité physique) ne peut contribuer à leur protection.  Cette potentielle régression ne fera que renforcer le recul sur le plan des Droits-humains et de la gouvernance démocratique déjà constaté au Maroc à partir de l’été 2013 suite au coup d’Etat en Egypte et à la réaction molle et inefficace de Washington contre la politique répressive d’ Abdelfattah  Sissi. Il faudrait rappeler ici que le Maroc a collaboré avec les Etats-Unis dans sa politique de rendition et que selon les organisations des Droits humains et des medias occidentaux, la sécurité marocaine fut impliquée dans la torture de ressortissants étrangers accusés de terrorisme en collaboration avec la CIA dans un centre de torture situé à Témara non loin de la capitale Rabat.(6) Même dans le cas où le PJD jouerait un rôle moins important sur le plan officiel que durant les cinq dernières années, le fait que le roi du Maroc préside le Comité Al Qods-Jérusalem peut impacter négativement les relations entre Rabat et Washington. De fait, le président Donald Trump semble décidé à transférer l’ambassade américaine de ses locaux de Tel Aviv à Jérusalem. Or Mohammed VI en tant que président de ce comité islamique s’est opposé fermement, dans une lettre officielle au président de l’Autorité palestinienne, à toute décision dans ce sens(7) Même s’il est peu probable que ledit comité puisse prendre des mesures de rétorsion contre les Etats-Unis.

lConséquences potentielles indirectes

-Sur le plan euro-méditerranéen

Le triomphe électoral de Trump pourrait contribuer à légitimer  et à populariser encore plus le discours islamophobe en Europe. Le leader hongrois Viktor Orbán soutient les mesures anti-immigration de Trump et exprime des vues très proches du nouveau président américain sur l’Islam et les musulmans(8) De même, sous le leadership de Trump, Washington privilégierait les relations d’Etat à Etat partout dans le monde et notamment vis-à-vis de l’Union européenne. Car ce choix favorise aux yeux de Trump, les Etats-Unis dans les rapports de force internationaux. Trump a reçu la Première ministre du Royaume –Uni comme premier hôte et immédiatement après la prise de ses fonctions et s’est présenté comme un militant du Brexit et comme anti-UE(9) Trump est très critique vis-à-vis des structures supra-étatiques et soutient les idéologies souverainistes, position proche de celle des mouvements de droite populistes en Europe qui le plus souvent prennent des positions anti-unionistes. Une telle politique peut contribuer à l’affaiblissement de l’UE en tant qu’acteur international.  Or l’UE fait plus de pression pour les droits humains que ne le font, sur un plan bilatéral, ses Etats membres. De ce fait, les composantes « droits humains et bonne gouvernance » dans la politique de voisinage peuvent être encore plus négligées qu’elles ne le sont aujourd’hui. En revanche, la collaboration sécuritaire et anti-immigration peut recevoir un coup de pouce. Une telle situation est évidemment défavorable aux droits humains au Maroc et ne peut contribuer à la consolidation des acquis démocratiques du Printemps marocain.

-Sur le plan MENA

L’Arabie saoudite est devenue la première puissance diplomatique, après les Etats-Unis et la Grande Bretagne au Machrek , et les Etats-Unis et la  France au Maghreb et au Maroc. Cette montée en puissance de Ryad a eu lieu progressivement mais notamment suite au grand chamboulement provoqué par le Printemps arabe. Son influence décisive à Rabat, et généralement dans la région, peut être battue en brèche si jamais le vote du Congrès en septembre  2016 en faveur de poursuites qui peuvent être engagées par les victimes d’actes de terreur contre les gouvernements étrangers, amène au blocage des fonds saoudiens déposés aux Etats-Unis. Cela porterait un coup très dur au bras financier de la force de frappe diplomatique de Ryad et amoindrirait, par voie de conséquence, son influence conservatrice et anti-Printemps arabe  dans la région. Certes, cette décision a été prise avant l’élection présidentielle, mais elle fait partie de la même vague populiste qui a porté Trump au pouvoir. Rappelons qu’Obama avait opposé son veto au bill voté par le Congres(10) L’affaiblissement de l’influence saoudienne au Maroc sera très bien reçu par l’opposition pro-démocratique et la société civile engagée dans l’action pour le respect des libertés.

Par Maâti Monjib

 

(1) Al Ayyam (Casablanca) daté du 2-8 février 2017, p.16.

(3) Concernant le fort engagement du  Maroc dans «  la Guerre américaine contre la terreur » et ses implications pour les droits humains au Maroc, voir Aida Alami, « Morocco’s Misguided War on Terror », Foreign Policy, April 9,2010.

(4) Le Maroc faisait partie du Club Safari qui réunissait à partir du  milieu des années soixante-dix les services d’Intelligence des pays pro-occidentaux de la région Mena et la France et coordonnait avec les Etats-Unis en vue de lutter, y compris militairement,  contre les mouvements révolutionnaires en Afrique qui incluaient  l’ANC …Cf. Maâti Monjib « Le Maroc, l’Algérie et les autres » in Zamane, Février 2017, pp.28-31.

(6) On peut citer ici par exemple le cas de l’Ethiopien Mohamed Benyam,  torturé au centre de sécurité de Témara avant d’être interné à Guantanamo Bay. Cf .The Guardian du 2 Août 2005: « One of them made cuts in my penis. I was in agony ».

(7) Akhbar Alyaoum (Casablanca) daté du 4-5 février 2017

(8) https://www.amren.com/features/2017/01/viktor-orban-muslim-immigration-european-populists/. Il faudrait rappeler ici que le soutien tonitruant  de Viktor Orbán à Trump fait fausse note  dans l’ambiance généralement critique des principaux leaders officiels des pays de l’Union Européenne. Ainsi  Donald Tusk, le président du Conseil européen, affirme dans une lettre aux dirigeants  de l’union que l’orientation de l’administration Trump est une  « menace » pour l’Europe « au même titre que la Russie ou l’Etat Islamique ». Dans la bouche d’un Polonais (Tusk est un ancien Premier ministre de la Pologne) une telle déclaration est très significative. Il a ajouté que Trump « semble remettre en cause soixante-dix de politique étrangère américaine », Cf. Le Monde du 3 février 2017, p. 2.

(9) The Telegraph, 28 janvier 2017.

(10) Cf. The Wall Street Journal, « Congress overrides Obama’s Veto of Bill Allowing Terror Victims to Sue Foreign Governments : First Override of a Veto  in Obama’s Presidency »

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