Agouliz iyegueldan, pendant le confinement

Un reportage sur mon village natal dans la région de Souss-Massa

  

devant les salles de classe d'Agouliz

Agouliz… Un petit village situé dans le sud-est du Maroc, à 26 Km de Tata, entouré des montagnes de l’anti Atlas. Une route, récemment construite, amène au village. Cependant, elle est régulièrement détruite pendant les saisons pluvieuses, par des inondations venant des magnifiques cascades de l’oasis « Igourguern ». Mais les jeunes du village s’organisent toujours, par un appel public, pour la reconstruire à nouveau, dans un élan fort de solidarité qui marque les habitants d’Agouliz. Cette caractéristique occupe d’ailleurs une place importante au sein de ma communauté.

Le nom d’Agouliz semble venir d’Aguelid, qui veut dire leader ou dirigeant, ce qui rappellerait l'existence des résistants les plus féroces, celui que je peux citer avec fierté est Ahmed Agouliz[1] ( surnommé Cheikh Al Arab) , un nationaliste et ancien combattant de l'Armée de libération nationale qui a marqué l'histoire du Maroc d'après l'indépendance. Suite à un complot inventé, il est abattu le 7 août 1964 , après une longue traque opérée par les services du général Oufkir. Où il s’est suicidé devant le général Oufkir lui-même plutôt que de se livrer.

Je vous parle de ce village aujourd’hui, parce que la seule manière de garder l’histoire d’une aussi petite communauté, ne dépassant pas 300 personnes, c’est à travers notre mémoire collective. Je suis originaire d’Agouliz, mes parents le sont aussi, je suis née et j’ai grandi à Agouliz, même si mes études et mon travail m’ont amené à vivre à Rabat, je me suis demandée comment le Covid19 a affecté mon village en cherchant des réponses au près des gens qui y habitent envers qui j’estime avoir le devoir de partager l’histoire, les traditions, les fiertés mais aussi les souffrances. Ce sont ces deux facettes de la même monnaie que vous allez lire dans cet article, Qu’est ce qu’on a pu faire nous-même contre le Covid19, et qu’est ce qui nous dépasse malgré nos efforts ?

Depuis l’annonce du confinement, les habitants d’Agouliz se sont rapidement mobilisés pour s’informer, comprendre et appliquer les mesures de précaution et de sécurité contre le Covid19. Avant même l’arrivée des autorités au village, un bénévole « Lhachem A. » s’est porté volontaire, en utilisant le haut-parleur de la mosquée et en se déplaçant dans les ruelles du village, pour rappeler à tout le monde à se protéger, se laver les mains et surtout de rester chez eux sauf en cas d’extrême urgence.

Une panoplie de mesures de précaution s’est installée rapidement. La mosquée est désormais fermée et utilisée seulement pour appeler à la prière ou pour annoncer les nouveautés du Covid19. Les voyages en groupes des femmes vers Igrane (les fermes) ou la montagne sont désormais des activités individuelles, les grands rassemblements à Ein (la source), Imintmezguid (espace devant la mosquée), et Igourgourn (la cascade) ne sont plus autorisées. Les touristes et les visiteurs qui viennent habituellement pour visiter l’une des rares cascades au milieu d’un Oasis, n’ont plus le droit de venir à Agouliz, après une lettre d’interdiction officielle des autorités. Un recensement précis des nouveaux arrivants au village est établi pour s’assurer qu’ils restent dans leurs foyers pour une période de pas moins de 14 jours.

Il faut garder à l’esprit que dans un village comme « Agouliz » isolé et entouré par des montagnes, le respect des mesures de distanciation physique ne s’avère pas très difficile et une visite individuelle à Ouawsrirt ou lala Timzguid n’est pas une pratique anormale, mais plutôt appréciée pour soulager la nouvelle réalité du confinement.

Porter un masque n’est pas habituel à voir, non pas par manque de pratique sanitaire, mais parce que les agoulizi.e.s avaient toujours l’habitude de se couvrir (un Adghar pour les femmes et Aferoual pour les hommes qui les protègent contre la chaleur de l’été). Pourtant, pour se conformer aux règles générales, nombreux sont ceux qui ont acheté des masques avant d’aller à Tata.

Les déplacements à Tata sont aussi très règlementés, seuls les 3 épiciers sont permis de faire les va-et-vient ainsi que les habitants qui ont besoin de se déplacer à l’hôpital, toute fois avec une grande précaution. Même en ce qui concerne la distribution des aides exceptionnelles attribuées par le gouvernement aux familles bénéficiaires du RAMED, ce sont les autorités qui se sont déplacés au village pour distribuer la première tranche d’aide, la même chose pour les aides alimentaires de la commune de Adis et Tigzmirt financées par la Fondation Mohammed VI.

Autre que les aides étatiques peu fréquentes , les habitants d’Agouliz se sont inscrits depuis des décennies dans la pratique de Tiwiza[2], une pratique qui permet un autofinancement pour bâtir quelques salles de classes pour l’école du village, reconstruire régulièrement  la route qui mène au village, réparer le réseau d’eau potable installé en 1993 par une ONG internationale, etc. Cette pratique s’est renforcée pendant la crise pour apporter de l’aide aux familles en besoin qui habitent à Agouliz, mais aussi à d’autres familles originaires d’Agouliz qui habitent à la capitale du Maroc, avec une coordination de l’association du village, et une transparence tout au long des différentes étapes depuis la collecte jusqu’à la distribution des aides via un groupe WhatsApp qui comprend la plupart des Agoulizi.e. s au Maroc et ailleurs.

Cette collecte de Tiwiza pendant ce temps difficile était primordiale pour les travailleurs en villes qui ont perdu leurs emplois et se sont revenus au village, sans épargne et sans plan B pour leurs familles. Alors que beaucoup d’efforts ont été fournis pour autonomiser mon village économiquement, les projets sont toujours à leurs stades de lancement, et cela prendra des années avant de proposer des produits sur le marché, de les commercialiser pour en tirer des bénéfices. Parmi ces projets figurent, l’apiculture visant à produire du à miel d’Izeri et Timzria (Le romarin et l’armoise), la cultivation de 4000 arbres d’olives plantés à Assif Ouzegzaou avec un système des panneaux solaires pour l’arrosage, et un centre de formation destiné aux filles du village pour leur apprendre les métiers d’artisanat. Malgré ces bonnes approches, les habitants du village dépendent encore dans une large mesure des transferts de leurs proches travaillant dans les grandes villes du Maroc ou à l'étranger. Cela est particulièrement visible maintenant que ces transferts ont baissé.

Les autres mesures préventives n’étaient pas aussi simples à implémenter, notamment l’éducation à distance pour l’école primaire et les élèves au collège et au lycée, après leur retour au village. Cette mesure nécessite d’avoir une connexion internet stable et continue ainsi qu’un smartphone, afin de prendre part aux cours souvent organisés en groupe WhatsApp ou en lives Facebook. Une heure de cours à travers ces outils demande beaucoup de données téléphoniques, et les familles ne peuvent pas se permettre autant de recharges pour plusieurs enfants dans certains cas. A signaler également qu’un seul opérateur téléphonique a installé son réseau près du village, et si vous avez la mal chance d’en utiliser un autre, vous faites face au choix de rester non connecté ou de changer d’opérateur.

L’enseignant du village (Youness B. ) ,également issu d’Agouliz, nous a confié qu’il a décidé de reprendre tous les cours ayant fait l’objet d’apprentissage à distance en présentiel à la nouvelle rentrée en Septembre. Il estime que le degré d’apprentissage à distance est presque inexistant sans l’interaction en direct avec chaque étudiant selon son niveau.

Un autre point souvent évoqué comme étant l’une des demandes les plus urgentes déjà avant l’apparition de l’épidémie mais qui s’est sans doute amplifiée après, c’est la mise à disposition d’un infirmier au village notamment pour les urgences liées aux morsures de scorpions et de serpents. Même si le village dispose d’un dispensaire et d’une résidence pour infirmier depuis les années 90 établi avec l’aide d’une ONG internationale, le village n’a toujours pas d’infirmier résident, et le dispensaire est seulement utilisé pendant les campagnes médicales, les campagnes de vaccination et la distribution de médicaments chaque 3 mois. Heureusement, il n'y a aucun cas de Corona à Agouliz. Mais sans infirmier, il reste difficile d’évaluer si des symptômes tels que la toux ou la fièvre sont liée au virus.

J’ajoute à la fin que l’hygiène n’est toujours pas facile à entretenir au village, même si les femmes s’organisent pour nettoyer les ruelles qu’elles partagent. Le grand problème reste la décharge, qui se résume depuis longtemps à une ravine sèche, très loin du village et nécessite un déplacement d’un membre de chaque famille jusqu’à 2 Km pour débarrasser des déchets et les brûler sur place. Et même si le village est doté d’un système d’approvisionnement en eau potable, cette ressource primordiale baisse d’une façon considérable pendant l’été, et l’accès à l’eau est réduit quelques heures pendant la journée, comment peut-on alors se permettre de se laver les mains très souvent ?

J'espère vraiment que mon village continuera à maîtriser la crise actuelle aussi bien qu'avant, qu’il répondra aux défis auxquels sont confrontés actuellement des milliers de villages dans la même situation au Maroc et que la communauté d’Agouliz en sortira, espérons-le, plus forte et plus résiliente.

 

[1] La légende de Cheikh Al Arab par Mohamed Louma

[2] Le terme Tiwizi / Tiwiza provient du mot Tiwisi, mais il se prononce habituellement Tiwizi, son verbe Aws qui veut dire ; Aider. Cette entraide ancestrale repose sur la participation de tous les membres de la tribu à la réalisation d’un travail qui demande la participation de plusieurs personnes. Ici on fait référence à la collecte des dons de tous les familles venant d’Agouliz et qui vivent dans le village ou ailleurs, collecté par l’association d’Agouliz.