Sous le haïk blanc de Figuig

Sous le haïk blanc de Figuig, la nappe en résistance

21 novembre 2025. 17h. Comme chaque vendredi, devant la municipalité de Figuig, le long des murs ocre, une ligne interminable de femmes est installée à même le sol. Drapées dans le blanc immaculé de leur haïk en laine, ces femmes ne sont plus seulement des épouses ou des mères, elles sont devenues, en deux ans, le moteur d’une résistance citoyenne inédite : le Hirak de l’eau. Ensemble, et d’une même voix, elles scandent sans relâche : “Les eaux de Figuig ne sont pas à vendre”, “Non à la société (la li charika)”. Le point de bascule ? La loi 83-21. Un texte technocratique qui prévoit de confier l'eau, l'électricité et l'assainissement à des Sociétés Régionales Multi-services (SRM). Derrière les portes closes de cette municipalité devant laquelle elles siègent aujourd'hui, le texte a été entériné sans elles. Le 26 septembre 2025, les femmes de Figuig ont franchi un cap symbolique : le million de minutes de contestation. “On ne réclame pas la charité, mais le respect d’un droit ancestral”, martèle Mekkia, une manifestante. “Si une entreprise vient nous prendre notre ressource, l’oasis disparaîtra. Nous ne nous laisserons pas faire car nous nous battons pour les prochaines générations”, affirme Naïma, une agricultrice qui a repris l'exploitation familiale.

Mais la résistance a un prix. L’arrestation en février 2024 de Mohamed Brahmi, surnommé MoVo, membre actif du mouvement, condamné à huit mois de prison ferme, a agi comme un électrochoc. D’un combat pour la gestion d'une ressource, la mobilisation a basculé dans une lutte pour la liberté et la dignité. Et loin de briser l’élan des Figuiguis, la répression a soudé les rangs. Car à Figuig, ce n’est pas qu'un combat local, c’est la menace d'une extinction sociale. Et une question fondamentale se pose : peut-on privatiser l'essentiel, l'eau, un bien collectif, au nom d'une logique de marché ?

Nichée à 900 mètres d’altitude à l’extrême Sud-est du Maroc, Figuig est une sentinelle. Constituée de sept ksour sur une superficie de 35km² et peuplée de 10.449 habitant.e.s selon le recensement de 2024, Figuig est une île de verdure au creux d'un cercle montagneux et entourée par la frontière algérienne sur trois côtés. Ici, on survit en vase clos depuis des siècles. Cet enclavement total a forgé un caractère d'acier : à Figuig, on ne compte que sur soi et sur la nappe phréatique. Si la source se tarit, l'exil est la seule issue. “Ici, l'eau n'est pas une marchandise que l'on délègue à une société basée à 400 kilomètres de là ; c'est le sang qui coule dans les veines de la palmeraie, un bien commun arraché au désert par le génie des anciens”, affirme fermement Fatima, une manifestante.

Product details
Date de publication
2025
Éditeur/Éditrice
hbs Rabat
Nombre de pages
30
Licence
Langue de publication
français